Guillaume Bats hors cadre mais dans le mille

Guillaume Bats joue « Hors cadre » son one-man-show à L’Apollo jusqu’au 31 mai. Un spectacle étonnant et détonant. Allez-y vite !

Guillaume Bats 2
GUILLAUME BATS est haut comme trois pommes (1m39) mais plein du jus de toute une pommeraie. Un jus infusé aux tessons de verre et la maladie des os du même nom. Ce mélange remue en lui, déborde jusqu’à arroser un public qui s’émeut de son histoire singulière racontée sans pathos et portée par une écriture fine et acérée. Une qualité rare quand la plupart des comédiens de stand-up déroulent tous plus ou moins les mêmes anecdotes rythmées par les mêmes effets convenus et livrent des banalités qui m’ont fait me tenir loin des salles pendant un certain temps.

J’avais vu Guillaume Bats au Trévise (Paris), en octobre dernier, lors de sa première. Si le texte était déjà puissant, Guillaume Bats semblait pressé de le livrer comme pour s’en débarrasser. J’avais eu le sentiment qu’il ne le vivait pas à l’époque mais qu’il se posait à côté de cette histoire comme si elle lui était étrangère. Alors qu’on attendait qu’il fasse corps avec elle puisque tout par de son corps.

Connaissant son potentiel (je l’avais découvert, comme beaucoup, dans Handi Cap/ Handi pas cap, une séquence de Ondar orchestrée par Jérémy Ferrari), j’avais hâte de revoir Guillaume Bats. L’occasion m’en a été donnée lors de son passage à la salle des fêtes de Trélon, petite bourgade du Nord, le 8 avril dernier. J’ai pu constater les progrès de Guillaume Bats, salué par 200 personnes conquises qui l’ont ovationné.

Il  renvoie le public au rang de simple objet de curiosité.

Dès son entrée sur scène, Guillaume Bats, qui vient d’avoir 30 ans, percute nos préjugés avec cette déclaration qui donne le ton de tout son spectacle:« Quand je pense qu’il y a des gens qui ont des handicapés dans leur famille et qui ne vont jamais les voir; et vous payez pour en voir un sur scène». Joli coup de la part de celui qui fait mine de se moquer de lui même mais renvoie le public au rang de simple objet de curiosité : et si c’était nous qui étions à regarder autrement ? Sont alors passés au filtre de l’humour noir de Guillaume Bats: nos préjugés, l’éventuel malaise que pourrait susciter sa présence, le sentiment de pitié (dont on sait à quel point il est dangereux depuis Stefan Zweig), nos doutes et puis aussi notre bêtise. Et tout cela est intelligemment balancé en une réplique : «Vous avez décidé de voir un handicapé. Y a que le malheur qui vous excite, je vais vous en donner pour. votre pognon ».

Ça va donc secouer, bousculer, décaper…bref remuer de toutes parts et questionner notre prétendue normalité si rassurante. « C’est ce genre de méchancetés et de saloperies qui m’ont poussé à monter mon propre spectacle. Les gens se moquaient de moi gratuitement alors maintenant, je les fais payer ». On reconnaît ça et là les humeur et humour de Jérémy Ferrari son producteur (avec Eric Antoine) qui a fait de la provocation utile et intelligente sa signature.

Le comédien nous balade entre le pire et le pire.
On a donc Guillaume Bats, face à soi, qui raconte sa maladie des os de verre, ce corps meurtri dès la naissance par 27 fractures et toutes ces autres blessures intérieures, invisibles à l’œil nu : le rejet de sa famille, le regard des autres quand ce n’est pas le sien propre. Puis les rencontres, comme autant de chocs, avec la DDASS, les familles d’accueil, les conseillers d’orientation, le monde du travail, l’amour… Guillaume Bats déconstruit tout ce qui pourrait tirer la larme et en fait un outil essentiel de sa mécanique de rire. Une façon de nous bousculer en nous baladant entre le pire (ses entretiens à Pôle Emploi) et le pire (Daech qui le verrait bien « en super kamikaze dans un endroit exigu ») au milieu desquels s’insinue toujours le rire. Entre souvenirs extraits de sa vraie vie et petites fictions brodées à l’occasion de ce show, Guillaume Bats porte haut son talent de comédien.
Guillaume Bats 1Oui, on rit franchement même si, je dois dire que tous les passages sur l’homosexualité de son copain Stéphane m’ont un peu déçue. Ah, cet inévitable recours au mot « enculé » chez les humoristes ! Arrêtez donc avec ça ! Ce n’est plus tabou depuis que Bigard et Baffie en ont fait leur devise. On notera, au passage, que c’est un mot que Baffie n’utilise qu’à la télé et rarement dans ses pièces de théâtre. Au demeurant excellentes.
Allez, on oublie les enculés et les enculades ! Le texte de Guillaume Bats est suffisamment riche, intense et original pour ne pas se laisser bercer par cette facilité de langage. Attention, ce n’est pas le mot lui même qui me fait sursauter. J’en ai entendu d’autres ! C’est son recours systématique qui m’agace parce qu’il n’enrichit en rien la situation qu’il décrit et qu’il surgit rarement de façon opportune. Les gros mots et les mots d’argot ne me déroutent pas. Bien au contraire !
Quand, par exemple, Guillaume Bats dit : « Il y a une question qu’on se pose mais qu’on n’ose pas me poser : oui, ma bite est droite ». C’est drôle parce qu’on ne l’a pas entendu ni attendu ailleurs que chez lui. C’est drôle parce qu’il devance notre curiosité. Saine ou pas. Guillaume Bats frappe fort lorsqu’il manie la provoc’ (« Je veux être papa avec une femme non consentante même si elle doit mettre bas derrière un tas de bois »), et qu’il la matine d’un peu de cynisme (« Je veux être père. J’ai tellement de choses à leur donner à mes enfants. Ne serait-ce que cette maladie génétique mais pas héréditaire. Je ferai des enfants jusqu’à ce qu’il y en ait qui l’ait ! »).
Guillaume BatsAu bout d’une heure que l’on ne voit pas passer, Guillaume Bats clot son spectacle sur Les gens riaient, chanson -écrite par Raymond Mamoudy et Fernand Raynaud et composée par Basile Rossi- qu’avaient jadis interprétée Fernand Raynaud, Fernandel et le clown Zavata. Un choix  qui en dit long sur le recul que le comédien s’exerce à prendre, qui en dit long également sur la filiation dont il se réclame. De beaux artistes qui nous font rire en même temps qu’ils nous éclairent sur ce que nous sommes.
Guillaume Bats dans Hors Cadre au théâtre L’Apollo : 18,rue du Faubourg du Temple 75010 Paris (Métro République), tous les mardis et mercredis à 20h.

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